27-Robert KLEIN

PARCOURS d’un “MALGRE-NOUS” HOERDTOIS :

 KLEIN ROBERT (1924-2012), futur Maire de Hoerdt

En 2003, Robert KLEIN raconte son parcours de malgré-nous. Ce récit a été publié dans le Hoerdt Infos n° 21 de juin 2003.

Au moment où les instances parisiennes commencent à s’émouvoir du sort des incorporés de force, il me paraît opportun que des acteurs de ce drame apportent leurs témoignages.

C’est ainsi que les protagonistes se rappellent de ces moments difficiles de leur départ, de leur famille et de leur village.

Je faisais partie d’un groupe de quelques dizaines de concitoyens. Nos familles nous accompagnèrent à la gare pour cette pénible séparation. Les uns se tenaient à l’écart avec leurs épouses pour jouir d’un ultime moment d’intimité, d’autres s’étaient groupés et soupesaient leur chance de pouvoir rester ensemble.

Quelques-uns, plus téméraires, conspuaient les gendarmes qui étaient venus superviser le bon déroulement de notre départ. Des quolibets fusaient qui leur rappelaient que ce serait plutôt à eux de partir au casse-pipe. A l’arrivée du train qui nous ramenait à Strasbourg, le moment fut pathétique et pour beaucoup, ce fut l’ultime adieu de leur village en ce mois de mai 1943.

Arrivés à Strasbourg, une longue colonne vocifératrice se dirigea vers la caserne qui regroupait les incorporés de tout le département : ces moments historiques et dramatiques font l’objet de plusieurs ouvrages sur ce chapitre de l’histoire alsacienne.

Les autochtones de la ligne Strasbourg-Wissembourg eurent le bonheur de revoir le clocher de leur village certes, seulement pour un moment éphémère mais qui réjouissait leur cœur. Personnellement, j’eus la chance de revoir ma mère au passage à niveau “Laubweg“. Je l’appelai mais elle ne pouvait me reconnaître parmi toutes ces têtes qui occupaient les fenêtres du train.

Après le franchissement de la frontière à Wissembourg, les opinions sur notre destination divergèrent : nous savions que pour la première étape, nous allions à Schleswig-Holstein mais après ?… les pays de Scandinavie ou la Russie ? De nombreux incidents avec les accompagnateurs jalonnèrent le trajet.

Le lendemain, arrivés à Schleswig, nous furent équipés et répartis dans les différentes unités. Ainsi, sept Hoerdtois furent incorporés dans la même compagnie : au moment où nous commencions à avoir le cafard, cette répartition nous remplit de joie d’autant plus que nous avions su par indiscrétion, le schnaps aidant, que nous allions être transférés au Danemark. Ainsi se forma un petit coin de notre village ce qui nous aida à mieux surmonter les évènements qui nous attendaient. Pour nous commença un long périple…

Après Schleswig, nous fûmes effectivement transférés à Hadersleben puis à Oksbul au Danemark. Après cinq mois d’instruction, nous fûmes dirigés sur le front en Italie.

Après un bref séjour à l’hôpital de Rome, faute de place, le service médical me dirigea sur Strasbourg deux jours avant Noël 1943. Après une opération, je dus rejoindre Francfort sur Oder où mon inséparable ami Stoll Jacques (“Montze Jokel“) me rejoignit après un séjour dans un hôpital militaire en Italie. A partir de ce moment, nous sommes restés ensemble sans nous quitter un jour pendant presque un an.

Jacques m’apprit les ficelles du parfait troufion toujours prêt à se faufiler entre les différentes corvées et difficultés, je n’en citerai qu’un exemple : lors de notre premier engagement sur le front de l’Arno où notre compagnie subit de lourdes pertes, ayant constaté que les américains concentraient leurs tirs sur les emplacements des nids de mitrailleuses, Jacques décida de ne pas sortir notre mitrailleuse MG42. A la tombée de la nuit, pour ne pas susciter de suspicions, il fut le premier à se réapprovisionner en munitions.

Après deux mois de front en Italie, nous avons eu l’énorme chance de n’être pas transférés en Russie, mais sur le front de l’ouest, en Meurthe et Moselle, à Pagny sur Moselle où, après bien des péripéties, nous avons déserté et rejoint d’abord l’armée américaine puis l’armée française à Saint-Pierre-Eglise en passant par quatre camps de prisonniers de guerre. Nous eûmes le bonheur de rencontrer cinq autres Hoerdtois au camp de Sissonne. Nous étions donc six à manœuvrer pour rester dans le même groupe. Nous formions un noyau dur et compact. Lors de la désignation d’un chef de groupe, nous avons imposé l’un des nôtres : Mischler Jacques, soutenu âprement par Daeffler Geoffroy, Arlen Chrétien, Grathwohl Chrétien, Stoll Jacques et moi-même. Sa tâche fut difficile, néanmoins, soutenu par le noyau, il s’est très bien défendu, surtout lors de la distribution du ravitaillement. Grathwohl Chrétien, ayant de la famille à Cherbourg, eut l’occasion de nous ravitailler en camembert-maison et autres victuailles.

De multiples évènements cocasses ou dramatiques nous ont ramenés à notre cher village, heureux d’avoir eu le bonheur d’avoir pu former, loin du pays, une mini-communauté hoerdtoise.

Je dédie ces mots à mes anciens amis qui reposent déjà au cimetière et à mon ami Jacques Stoll.

Sources :

  • Hoerdt Infos