Un peu de technique...

par Henry MOISAND (1909-1982), faïenceries de Longchamp
L’argile a des qualités exceptionnelles de plasticité, dès qu’une main humide la pétrit. Les argiles sont des silicates d’alumine (c’est-à-dire qu’elles contiennent en pourcentages variables de la silice et de l’alumine). Elles peuvent être marneuses et leur couleur jaunâtre et rougeâtre est due à la présence de fer, de manganèse etc… (Buttes d’argile : forêt de Cîteaux, de Longchamp…ces argiles sont rouges à 800°). Celles qui sont plus pures cuisent blanc et les plus pures des pures sont des kaolins.
Ces argiles sont ou :
- cuites simplement et plus ou moins poreuses (briques – tuiles – toit qui respire)
- cuites et recouvertes d’un émail qui se vitrifie sur un biscuit pour l’isoler partiellement (poterie vernissée) ou pour l’isoler totalement : c’est la faïence.
- vitrifiées dans la masse sans émail : grès brut, biscuit de Sèvres ou vitrifiées dans la masse avec une glaçure, c’est le cas de certains grès et de la porcelaine.
La vitrification d’une céramique peut être obtenue sur un même produit en augmentant la température de cuisson, mais sa coloration change. Exemple : une tuile rouge cuite à 800° peut devenir un grès couleur brun sombre à 1 200°.
Avec des matières premières plus ou moins faciles, il est possible de prévoir des compositions qui cuisent ou se vitrifient à différentes températures.
Cette recherche d’encre plus variée, d’une plus belle palette de colorants et d’émaux nécessite de nombreux essais :
- Au-delà de 800°, la palette se réduit progressivement. L’or par exemple se volatilise à partir de 900°, les rouges de fer, les pourpres et les carmins, les rouges au sélénium, les jaunes au cadmium s’estompent et perdent toute leur valeur. C’est la fin de la palette de petit feu (Strasbourg, Hannong, Lunéville, Saint-Clément, Ferrat, Moustiers, etc…).
- Au-delà de 900° et jusqu’à 1 250°, on trouve encore une très riche palette d’oxydes colorants et d’émaux avec l’étain, le cobalt, le manganèse (brun violacé), l’antimoine (jaune), le rouge lie de vin, le rouille, le vert de cuivre, plus tous les mélanges possibles entre colorants stables.
- Au-delà de 1 250° et jusqu’à 1 400°, température de la porcelaine dure dite feldspathique, il ne reste pratiquement plus que le bleu foncé à l’oxyde de cobalt que vous appelez suivant le cas : bleu Rouen, bleu Delft, qui deviennent sombres à 1 400° et prennent tout leur éclat dans une porcelaine tendre de Sèvres : c’est le fameux bleu de Sèvres.
Quels sont les avantages et les inconvénients des deux matériaux ?
La faïence et la porcelaine sont des compositions chimiques sensiblement identiques, ce sont des silicates d’alumine.
- La pâte à faïence est plastique et possède une fibre longue, qui permet les étirages et les modelages les plus audacieux, sans obstacles majeurs pour les cuire.
- La pâte à porcelaine, par contre, est assez maigre, sa fibre est courte, ce qui complique son façonnage et en réduit les possibilités.
La recherche de la blancheur pour obtenir une certaine translucidité augmente cette difficulté, qui ne peut se résoudre que par la minceur et la finesse.
Tout cela rend la cuisson plus délicate, et ce d’autant plus que la vitrification de cette masse à très haute température va s’opérer pour chaque pièce séparément et en dehors de son moule d’origine, se terminant par un retrait total de 12 à 15 % (verre mécanique – mémoire – planimétrie).
De composition très voisines, la faïence et la porcelaine sont finalement très différentes par leur façonnage, leur décoration et leur cuisson.
Les allemands découvrent du kaolin en Saxe, qui leur permet d’obtenir une porcelaine dure, semblable à celle des Chinois (Début de Meissen en 1710). Il fallut la ténacité de Madame de Pompadour pour trouver des kaolins en France à Saint-Yrieix en 1768. Cette découverte est à l’origine de Limoges et de Sèvres, qui abandonne sa pâte tendre.
Les arts de la table :
C’est donc après le plat et l’écuelle et au début du XVIIème siècle que l’assiette apparaît en France sur nos tables : en terre cuite, en faïence vernissée, que la faïence soit de luxe ou utilitaire (pots à pharmacie par exemple) le lien avec la gastronomie est établi par la faïence bien avant la découverte de la porcelaine. Mais longtemps encore régnera une certaine confusion entre la faïence d’ornementation et la faïence de table.
C’est un évènement politique qui sera néanmoins à l’origine de l’expansion de la faïence de table en France. En pleine crise économique, après la guerre des Pyrénées, Louis XIV promulgua les fameux édits de 1689-1699-1709 ordonnant la refonte de toute vaisselle plate en argent et en or.
Il faut donc remplacer toutes ces vaisselles et ce sont les faïenciers qui en profitent, et le Roi lui-même joue un rôle prépondérant dans l’histoire de la faïence en construisant le Trianon avec de la faïence et en montrant au pays les beautés de cette matière pour inciter ses sujets à suivre la passion de leur roi.
Bien sûr, toutes les manufactures de l’époque se développent immédiatement, à Nevers, à Rouen, à Strasbourg, à Moustiers-Sainte-Marie, …
C’est à Moustiers, par un concours de circonstances providentiel, que s’établira le lien le plus sûr avec la table et la gastronomie.
En effet, CLÉRISSY (fayencier, maître faiseur de fayence) fabrique déjà à Moustiers de très beaux plats en faïence et maîtrise admirablement à la fois le grand feu et les décors en camaïeu bleu d’une tonalité plus claire que le Rouen, couleur qui ne dépasse jamais ses limites et n’a jamais bavé sur l’émail (musée de Dijon). L’émail de Clérissy est à la fois gras, plus léger et laisse percevoir cette terre fine moustérienne que les flammes, en la caressant, rosissent agréablement. Les pièces vibrent et sonnent plus de 20 secondes comme des cloches.
Toutes les conditions sont réunies pour recevoir les décors des vaisselles d’or et d’argent et en majorité dans leur dimension, c’est-à-dire 220 à 250 millimètres. C’est la dimension de l’assiette et, du même coup, les premières assiettes sont en faïence.
Ainsi s’établira le premier lieu solide entre la gastronomie et la faïence.
Les faïences de Moustiers sont d’une qualité exceptionnelle de matériaux : sonorité, émail blanc laiteux d’un éclat incomparable et surtout qu’elles représentent les créations les plus originales de décors pensés et conçus pour la table française et sa gastronomie.
Rouen, Nevers, Strasbourg, puis Marseille ont créé des styles particuliers de pièces d’ornementation établissant rarement un lien avec la gastronomie, mais plus souvent des pièces de décoration (Rouen, architecture…).
Sources :
- Site henrymoisand.fr notamment la page faïence et gastronomie
